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Cap-Haïtien : d’une anarchie tolérée à une brutalité d’État

Cap-Haïtien : d’une anarchie tolérée à une brutalité d’État

Une vaste opération de démolition a été menée vendredi 9 janvier 2026 sur le boulevard du Cap-Haïtien, sous la direction du délégué départemental, du commissaire du gouvernement et avec l’appui des forces de l’ordre ainsi que des engins lourds du ministère des Travaux publics. Présentée comme une action de rétablissement de l’ordre public, cette intervention a visé plusieurs établissements touristiques et commerciaux implantés en bord de mer, après un délai de notification de seulement 72 heures accordé aux propriétaires. Il s’agit de la deuxième opération du genre en moins d’un mois dans cette zone stratégique de la deuxième ville du pays.

Depuis plus d’une décennie, ce boulevard, longtemps délaissé par les pouvoirs publics, s’est progressivement imposé comme l’un des rares pôles d’animation économique, touristique et culturelle du Cap-Haïtien. Hôtels, restaurants, bars et lieux de divertissement y ont fleuri, redonnant un souffle à une ville confrontée à l’insalubrité, à l’insécurité et à un déficit chronique d’éclairage public. Toutefois, cette revitalisation s’est accompagnée d’une occupation progressive et irrégulière des espaces publics, notamment des trottoirs, intégrés aux constructions. Une dérive connue de tous, tolérée pendant des années, et qui aurait dû être encadrée ou stoppée bien avant l’érection d’infrastructures permanentes, d’autant que toute construction requiert, en principe, l’aval des autorités municipales.

La responsabilité de cette situation est donc largement partagée. La mairie du Cap-Haïtien, le délégué départemental, le commissariat du gouvernement, le MTPTC et la Police nationale d’Haïti ne pouvaient ignorer cette expansion anarchique réalisée au grand jour. En intervenant aujourd’hui de manière brutale, sans communication claire ni plan d’aménagement connu, l’État donne le sentiment de corriger une anarchie par une autre, encore plus violente. La destruction soudaine de ces infrastructures, à coups de tracteurs et sous protection armée, interroge sur le respect des principes de proportionnalité, de prévisibilité et de sécurité juridique, essentiels dans toute action publique.

Au-delà des démolitions, une question centrale demeure : quelle vision pour le Cap-Haïtien ? Existe-t-il un projet concerté pour réorganiser et valoriser le boulevard ? Les ministères du Tourisme, de la Culture, de l’Économie et des Finances sont-ils impliqués dans une stratégie de développement urbain et touristique cohérente ? À quelques semaines du carnaval, alors que la ville fait face à des urgences majeures — infrastructures routières délabrées, pénuries d’eau, black-out quasi permanent, dysfonctionnements du port et de l’aéroport — l’empressement à raser l’un des rares espaces vivants de la cité laisse perplexe. Entre absence d’anticipation et déficit de vision, le Cap-Haïtien continue de payer le prix d’une gouvernance hésitante et d’une indifférence politique persistante.

sewomenfo.com

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